
Au départ, on souriait. Le soleil brillait sur nos képis, et Verdun semblait si loin, presque irréel. Nous marchions légers, croyant encore à la gloire et à la promesse du retour. Mais très vite, la route est devenue boue, la lumière s’est faite cendre. Nos pas s’alourdissaient, comme si chaque mètre avalait un peu de notre âme.

Au loin, le tonnerre des canons ne cessait plus. On disait que ce n’était qu’une offensive passagère, mais la terre tremblait comme un cœur malade. J’écrivais à ma mère que tout allait bien, mais mes mots mentaient, car ma main tremblait plus que le papier. Autour de nous, les silhouettes se faisaient fantômes : des visages creusés, des yeux perdus, des corps déjà absents.

On croisait des canons tordus, des chevaux effondrés dans la boue, et cette odeur — mélange de poudre, de fer et de peur — collait à la gorge. On apprenait à ne plus penser, à respirer juste assez pour survivre. À Verdun, le temps s’étire entre deux obus, et le silence qui suit une explosion est plus terrifiant que le bruit lui-même.

Verdun n’est pas une bataille, c’est une gueule ouverte. On y entre en hommes, on en ressort silence. Là, les mots meurent avant d’être dits, et le ciel lui-même semble prier pour qu’on l’oublie.
